Bulles et bouquins ?

On trouvera ici ce que m'inspirent mes lectures, quel que soit le genre : bandes dessinées, mais aussi romans, essais, etc. À l'occasion, je n'exclus pas de rendre compte d'un film, d'un documentaire…

Bref, de tout ce qui me fera envie et plaisir…


Philippe PELAEZ (sc.), Victor Lorenzo PINEL (ill. et coul.)

Puisqu'il faut des hommes. Joseph

Grand Angle, 8 janvier 2020, 64 pages, 15,90 €

EAN 9782818969076

Présentation de l'éditeur. « Parfois, il est des secrets qu’il vaut mieux taire.

1961 - Joseph revient d’Algérie. Pour les habitants du village, il n'est qu'un planqué qui officiait dans un bureau plutôt que sur les zones de combat, un lâche qui a esquivé les durs travaux de la ferme. Personne ne lui pardonne d’avoir abandonné sa famille, alors que son frère est cloué sur une chaise roulante, victime d’un accident de tracteur pendant son absence. D’enfant du pays, Joseph revient en paria. Heureusement, l'honneur du village est sauf : le fils du cafetier, lui, s'est battu en Algérie. Mais quand il revient à son tour de la guerre et révèle aux habitants le secret de Joseph, l'invraisemblable vérité éclate au grand jour ».


Le titre de cet album joue sur l’ambiguïté d'une situation qui constitue le centre de l'intrigue. On a besoin d'hommes en Algérie, mais on a aussi besoin d'hommes en métropole. D'un côté, des soldats ; de l'autre, des gens pour assurer la croissance économique, mais aussi des fiancés, des fils, des pères… Joseph ne fait pas exception à cette tension. Il revient dans un village où sa présence seule constitue un reproche vivant, aussi bien pour ceux qui ont perdu l'un des leurs dans cette guerre « sans nom », que pour sa propre famille. Il est parti de la ferme familiale alors qu'un drame venait de se dérouler. On ne peut guère en dire davantage sous peine de dévoiler l'intrigue, ce qui serait dommage. En commençant à lire l'album, on est séduit par le trait de Victor-Lorenzo Pinel, très efficace, mais on se dit que l'histoire va être assez banal. On s'attend à une situation d'incompréhension entre un soldat qui revient d'Algérie et le monde qu'il rejoint, ce qu'on a effectivement. En réalité, les auteurs vont conduire le lecteur dans des détours beaucoup plus intéressants. On retrouve chez Joseph une part du personnage principal du roman de Roger Vercel, Capitaine Conan, mis en images par Bertrand Tavernier, l'alcoolisme en moins, et dans une situation de guerre qui n'a rien à voir avec l'Orient de la fin de la Première Guerre mondiale.

Bruno Loth (sc. et ill.), Corentin Loth (coul.)

Viva l'anarchie ! La rencontre de Makhno et Durruti

La Boîte à bulles, 5 févr. 2020, 80 pages, 18,00 €

EAN 9782849533161

Présentation de l'éditeur. « La confrontation des destinées de deux anarchistes majeurs de l'Histoire européenne.

Dans ce nouvel album, Bruno Loth retrace les principaux événements qui ont marqué la vie des deux anarchistes Buenaventura Durruti et Nestor Makhno qui ont en commun d’avoir réussi à mettre en pratique l’anarchie sur tout un territoire (Catalogne – Ukraine).

En 1927, après une tentative de coup d'État contre le roi d'Espagne Alphonse XIII, Durutti est emprisonné en France. Finalement libéré, il échappera à l'extradition vers l'Argentine, mais aura 10 jours pour quitter la France. C'est à Paris, dans la clandestinité, que Durrutti rencontre Nestor Makhno, figure de l'anarchisme ukrainien, communiste libertaire et fondateur de l'armée révolutionnaire insurrectionnelle Makhnovchtchina.

Cette rencontre sera pour eux l’occasion de confronter leurs expériences et leurs idéaux… ».


On connaît Bruno Loth pour son fameux Ermo, publié en 2006 et réédité en 2017 en un volume, Les Fantômes de Ermo, dont on a rendu compte ici (pour le premier tome). On retrouve bien évidemment ses qualités graphiques.

Le récit place donc deux des personnages importants de l'anarchisme du XXe siècle, l'Espagnol Buenaventura Durruri et l'Ukrainien Nestor Ivanovitch Mikhnienko, dit Nestor Makhno. S'ils ne se sont pas forcément rencontrés le 15 juillet 1927 à Vincennes, c'est faute de quelques jours. Sylvain Bouloque, qui a rédigé une notice biographique sur Nestor Makhno dans le Maitron indique en effet ceci : « Entre-temps, Makhno avait participé, le 21 juillet 1927, au banquet offert par le Comité international de défense anarchiste pour fêter la libération d’Ascaso, Durruti et Jover, retenus jusque là par les autorités françaises. Suite à cela, les trois révolutionnaires espagnols s’entretinrent avec Makhno, chez lui à Vincennes, pendant plusieurs heures, et discutèrent des enseignements de la révolution en Russie et de l’avenir de la révolution en Espagne. Makhno y affirma sa confiance dans le prolétariat ibérique : « En Espagne, leur dit-il, vous avez un sens de l’organisation qui nous faisait défaut en Russie, or c’est l’organisation qui assure le triomphe en profondeur de toute révolution ». La date importe peu, en réalité : le principe d'une rencontre entre les deux révolutionnaires est acquis. Bruno Loth s'en est saisi fort à propos pour livrer deux visions, non antagonistes, de l'anarchisme en actes, en laissant la parole aux parties en présence. L'un et l'autre rappellent leur parcours. Le hasard de leur exil les fait finalement se rencontrer à Paris. Provisoirement pour Durruti puisqu'il sera expulsé vers la Belgique le 23 juillet 1927, et définitivement pour Makhno, puisqu'il meurt dans la capitale en 1934, malade et épuisé.

Plusieurs autres personnages importants de l'anarchisme français assistent à la discussion, dont Sébastien Faure et Louis Lecoin, qui ont mené avec l’Union anarchiste une lutte pour faire tomber l'arrêté d'expulsion menaçant Durruti et ses compagnons et obtenir leur libération de la prison de la Santé.

L'album n'est pas agiographique : la geste de Durruti et de Makhno n'est pas exaltée. Bruno Loth insiste au contraire sur la répression extrêmement dure qui touche le mouvement anarchiste, certaines des idées qu'il porte, mais aussi ses faiblesses. Il sera une source précieuse pour qui ne connaît à cette idéologie. On attend avec impatience le second volet de Viva l'anarchie !, qui fera le récit de la makhnovtchina.

Tiitu Takalo (sc., ill., coul.), Kirsi Kinnunen (trad. fr.)

Moi, Mikko et Annikki

Rue de l'Échiquier, 16 janv. 2020, 248 p., 21,90 €

EAN 9782374251943

Présentation de l'éditeur. « Le récit fascinant de la lutte menée par une communauté pour sauver un quartier historique dans une ville finlandaise.

D’inspiration autobiographique, cette très attachante bande dessinée est le récit de l’installation d’un jeune couple dans le quartier d’Annikki, l’un des très rares îlots historiques encore préservés de la ville de Tampere, en Finlande. Tiitu Takalo relate le combat acharné que mènent ensemble les habitants de ces maisons de bois face à la voracité sans limites des promoteurs immobiliers, souvent de mèche avec les édiles locaux.

Cette chronique sensible est rythmée par le récit des moments forts de l’histoire de Tampere, depuis sa fondation à la fin XVIIIe siècle, et notamment son riche passé industriel et ouvrier. Ce choix narratif permet d’élargir le cadre du récit, de montrer que la richesse d’un quartier ou d’une ville réside dans son patrimoine, et que sa préservation est la clé de nos identités collectives comme de nos avenirs possibles.

Tour à tour intimiste, historique et social, Moi, Mikko et Annikki est le journal d’une communauté en résistance, en prise directe avec les problématiques environnementales contemporaines : rénover plutôt qu’effacer, entretenir plutôt que détruire – ce qui lui donne tout naturellement sa place au sein de Rue de l’échiquier BD. Elle aborde des questions universelles : qu’est-ce qu’une ville, au fond ? Comment préserver son âme ? Comment résister à la pression immobilière et aux manipulations politiques dont elle s’accompagne ?

Publié en 2014 en Finlande, Moi, Mikko et Annikki a obtenu en 2015 le prix Cartoonia, la plus prestigieuse récompense que puisse remporter une bande dessinée finlandaise. Une traduction en anglais a paru en août 2019 chez l’éditeur américain North Atlantic Books ».


On est peu habitué en France à lire des auteurs finlandais (à moins qu'il s'agisse de romans policiers…), et encore moins des bandes dessinées finlandaises, ce qui est fort dommage. Le présent album séduit quel que soit l'angle sous lequel on le considère. Le dessin est à la fois clair, par le choix des détails (parfois fort nombreux) qui ne gêne en rien la lecture, et agréable, par le choix des couleurs façon aquarelle et les esquisses au fusain, qui donnent au lecteur un sentiment de familiarité qui réduit tout de suite ce qui pourrait créer de l'étrangeté à l'album. En réalité, s'il n'y a pas cet effet de distanciation, c'est aussi parce que Tittu Takalo met en scène son propre récit. Elle s'est investi avec son compagnon Mikko (on les voit sur la couverture) dans un quartier ancien de Tampere, Annikki. Avec les autres habitants, ils luttent pour sa sauvegarde alors qu'un projet de destruction le menace. Mais cet album ne fait pas seulement le récit de militants. Avec beaucoup de sensibilité, Tittu Takalo rappelle longuement ce qu'a été le passé du quartier, son évolution, toute une profondeur historique qui donne davantage de sens à la lutte menée. Car ce n'est pas se battre contre un projet immobilier qui-ne-doit-pas-se-faire qu'il faut se battre (le fameux NIMBY : « not in my backyard »), mais bien pour la préservation d'un patrimoine, et la mémoire de Tampere.

L'auteur n'utilise pas l'acronyme, mais on pense inévitablement aux ZAD (zones à défendre) de Notre-Dame-des-Landes et d'ailleurs, qui sont autant de signaux d'alarme, de prises de conscience que le progrès ne doit pas rimer avec destruction.


Philippe Thirault (sc.), Roberto Zaghi (ill.)

Le Vent des libertaires, T. 1

Les Humanoïdes associés, 21 août 2019, 56 p., 14,50 €

Présentation de l’éditeur. « Ukraine, début du XXe siècle. Issu de la paysannerie très pauvre et adopté par une famille bourgeoise, le jeune Nestor Makhno ne trouve pas sa place dans un monde impitoyable, dominé par les riches. L’histoire romancée du plus grand des anarchistes ukrainiens qui, défiant à la fois les Bolcheviques et les Allemands, a traversé un demi-siècle de révoltes et de révolutions ».

L’ouvrage n’a pu être lu qu’à partir d’épreuves provisoires (preuve de la confiance de l’éditeur), sans aucune couleur. C’est assez frustrant, dans la mesure où l’on sait que la bande dessinée définitive ne restera pas en noir. Et pourtant, ces dessins nus, très soignés, se suffisent à eux mêmes en apportant une force particulière à l’ensemble.

Il est donc question de la vie de Nestor Ivanovitch Mikhnienko, dit Nestor Makhno, dans un va-et-vient chronologique entre son séjour en France, à la veille de sa mort en 1934, et l’Ukraine à partir de 1898. Il s’agit en réalité d’un bilan que le personnage fait de ce qu’il a vécu. Les auteurs montrent ce qui a pu contribuer à l’émergence de son attachement idéologique. Issu d’un milieu paysan ukrainien très pauvre, une famille aristocratique ( les Vynnitchenko) l’adopte et le prend en charge pour lui donner une éducation, des plus rigides : on retrouve les caractères récurrents des livres de la comtesse de Ségur. Au passage, il est assez cocasse de remarquer qu’un Vynnitchenko, Volodymyr, fut un socialiste révolutionnaire et le second président de la République populaire ukrainienne : est-ce un hasard ? Quoi qu’il en soit, c’est la chance de sa vie, mais Nestor Makhno s’y refuse.

À cela s’ajoutent des relations avec deux personnages qui sont en opposition. Il s’agit d’abord de sa sœur adoptive, Katrin, double de Nestor, et dont celui-ci s’éprend. On a également un autre fils adopté par la famille, qui se distingue par sa brutalité à l’égard des paysans qui travaillent sur le domaine, et son aversion pour Nestor Makhno, pour mieux se départir de ses origines sociales. Ce dernier ne supporte pas les contraintes et le sentiment de trahison à l’égard de ses origines : épris de justice sociale, il décide de revenir parmi les siens. La Russie tsariste est cependant en proie aux tensions révolutionnaires : c’est dans ce contexte que se révèle Nestor Makhno, qui commence à mettre en pratique ses idées. Après son emprisonnement, il est libéré en mars 1917 : la Makhnovstchina commence.

Pour les besoins du récit biographique, les auteurs ont imaginé et mis en scène des situations que le véritable Nestor Makhno n’a pas connues, son arrestation et sa condamnation à mort (commuée en peine de prison) mises à part. Chacun jugera de leur crédibilité. Elles montrent cependant l’existence de deux mondes parallèles : une aristocratie pleine de morgue, et la paysannerie opprimée. Tout cela définit cependant un Makhno pleinement déterminé par ses origines sociales et ses contacts avec l’aristocratie : ces expériences ont évidemment joué un rôle. Mais on voit aussi les influences idéologiques qui ont contribué à sa formation, notamment avec le libertaire Piotr Archinov, enfermé lui aussi dans la même prison. Makhno accède ainsi aux écrits de penseurs comme Kropotkine. On voit également les prémisses de l’opposition entre les communistes libertaires et les bolcheviques.

Le personnage de Makhno est une source d’inspiration depuis sa mort en 1934 : une bande dessinée lui avait été consacré par les éditions libertaires en 1999. La légende s’est emparée du personnage, et il est parfois difficile de distinguer le vrai du faux. Le présent album n’y fait pas exception, bâti sur un souffle épique et un rythme séduisants.

Alessandro Pignocchi

Petit Traité d’écologie sauvage. Mythopoïèse

éd. Steinkis, 16 janv. 2020, 128 p., 16 €

Présentation de l’éditeur. « Grâce à une troupe de mésanges punks (qui ont renversé les États), la pensée animiste s’installe progressivement sur l’ensemble de la planète : les plantes et les animaux sont désormais considérés comme des personnes et les chefs n’ont plus de pouvoir.

Le cœur brisé de voir la culture occidentale s’éteindre, un anthropologue jivaro tente vaillamment de sauvegarder les enclaves où se sont réfugiés nos ex-dirigeants politiques. Le monde inversé qui se dessine ainsi nous aide à envisager l’avenir avec optimisme et enthousiasme.

« L’ouvrage que je recommande pour apprendre à pister les belettes ! »

Donald Trump ».

Vous n’échapperez pas à la définition de « mythopoïèse » : comme j’ai dû la chercher, autant vous en faire profiter… Rien sur le site du CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales). La Wikipedia indique, en introduction : « La mythopoeïa, du grec muthos (récit, fable) et poiein (créer, fabriquer), soit « fabrication de fables », est la création consciente d’un mythe ou d’une mythologie personnelle dans une œuvre littéraire. Le terme a été créé par le poète Frederic Myers mais les études littéraires françaises parlent plutôt de « mythopoïèse » (parfois orthographié : « mythopoièse ») ou encore de « mythopoétique », à la suite de l’ouvrage de Pierre Brunel, Mythopoétique des genres (2003) ». Comme ça, on est paré. On retiendra, pour synthétiser, qu’il s’agit de la des éléments d’une mythologie élaborée par le créateur d’une œuvre, une sorte d’univers personnel qu’il ouvre aux autres.

Il vaut mieux avoir lu les deux premiers tomes — sans que cela soit une obligation —, de façon à mieux comprendre certaines situations, certains personnages (l’ethnologue jivaro, notamment), mais aussi le discours de l’auteur et son sens de l’humour. Fort heureusement, bande de veinards, ils ont fait l’objet d’un compte rendu dans la Cliothèque, voici deux ans.

L’album propose une vision du monde complètement renversé (c’est la fameuse mythopoïèse dont il était question au début de cette recension). La conception animiste des peuples jivaros est devenue la norme. Mais dans un souci de maintenir une diversité culturelle, il a été décidé de réserver quelques enclaves de culture occidentale, qui viennent visiter des classes scolaires. C’est le cas de Bois-le-Roi, qui fait l’objet d’une observation très attentive de la part d’un ethnologue jivaro, comme un nouveau Persan cherchant maladroitement à comprendre comment fonctionnent ces restes d’une société en voie de disparition : le procédé en souligne d’ailleurs les absurdités (l’usage d’une monnaie, notamment, ou les distances importantes entre les lieux de production et les lieux de consommation, qui accroissent la valeur des produits). Les actuels dirigeants occidentaux — Macron, Merkel, Trump — disposent d’un semblant de pouvoir qu’on a bien voulu leur concéder — toujours dans un souci de diversité —, mais on les voit profondément perturbés par la culture désormais dominante et tentés d’y céder parfois : cela explique la dernière phrase apocryphe de Trump, à propos de quoi on n’en dira davantage. Le cœur de l’album repose sur l’expérience sociale qui se déroule dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes — des « territoires libérés » (p. 122) —, ce que montre la présence d’un cockpit d’avion sur la couverture, où Alessandro Pignotti s’est rendu à plusieurs reprises pour observer comment et sur quelles bases une véritable contre-société peut émerger, une société complètement « déséconomisée » incluant les non-humains. Il y a consacre d’ailleurs toute la partie finale de l’ouvrage, purement textuelle.

On comprend que le lecteur ne doit pas s’en tenir au seul aspect humoristique : ce nouveau tome du Petit Traité d’écologie sauvage n’est pas à considérer comme une joyeuse plaisanterie. Au contraire, il permet de renforcer l’idée qui se diffuse peu à peu que le seul concept de « développement durable », aussi creux soit-elle et quelque sincères soient ceux qui cherchent à le mettre en œuvre, ne servira guère la résolution de la crise environnementale que l’on vit, s’il persiste à se contenter de simples adaptations technologiques — qui seront autant de sources de profit pour le capitalisme dit « vert ». Cette crise exige au contraire une révision sociale en profondeur et un abandon des structures capitalistes qui ont conduit à l’échec.

Flore Berlingen, Laura Châtel, Thibault Turchet

Territoires Zero Waste. Guide pratique pour révolutionner la gestion locale des déchets

co-éd. Rue de l’Échiquier - ZeroWaste France, 2019, 156 pages, 15 euros

Présentation de l’éditeur. « Le premier guide pratique «.zéro déchet, zéro gaspillage » destiné aux acteurs locaux.

Le guide pratique Territoires Zero Waste s’adresse à tous les citoyens qui souhaitent réduire les déchets et le gaspillage des ressources à l’échelle locale et leur offre toutes les clés pour comprendre et agir en ce sens. En s’appuyant sur des retours d’expériences en France et à l’étranger, l’association Zero Waste France propose une vision complète et ambitieuse de la révolution à opérer pour mieux gérer nos déchets et analyse toutes les opportunités ou obstacles que peuvent rencontrer les différents acteurs des territoires au cours de leur démarche : responsabilités, coûts, emplois, etc.

Illustré de nombreux témoignages, l’ouvrage présente avec pédagogie les étapes et actions permettant d’inscrire un territoire dans une perspective zéro déchet. II constituera à ce titre une ressource précieuse pour les futurs candidats et candidates aux élections municipales, et pour tous ceux qui souhaitent s’impliquer à leurs côtés ».

A priori, Territoires Zero Waste1 n’engendre pas l’enthousiasme : quand on parle de « déchets », on est tout au bout de la chaîne de la consommation, ce qui n’évoque guère d’images très réjouissantes. Pourtant, au moment où la crise environnementale devient de plus en plus prégnante, il est urgent de lire ce genre d’ouvrage, et celui-là en particulier, car il interroge notre mode de vie dispendieux. Consommer, c’est utiliser un produit (sans oublier les services) bien précis, mais il y a lieu de considérer toutes les ressources qui ont été nécessaires pour qu’il existe (l’énergie grise, par exemple), qu’elles soient renouvelables ou pas, de se préoccuper de sa longévité et de sa réutilisation sous une forme ou une autre. Le mieux — et les auteurs y insistent — est de limiter sa consommation : la question préalable doit porter sur la pertinence de son geste, et se demander si l’objet sur lequel on s’apprête à jeter son dévolu sera réellement utile, améliorera notre bien-être, ne défavorisera pas d’autres êtres (au-delà des seuls hommes). Mais l’essentiel de l’ouvrage place le lecteur en aval de la chaîne, quand le produit est devenu un « déchet » — terme discutable, puisqu’il n’aide guère à considérer comme une ressource, réutilisable, que comme un rebut, inutilisable, alors que l’association Zero Waste s’évertue à insister sur le premier aspect, positif. Quand on dit « lecteur », il s’agit plus particulièrement du citoyen souhaitant réfléchir sur cette approche de son territoire, que l’éventuel candidat aux élections municipales de mars prochain, en quête de réponses à ses propres préoccupations — ou celles de ses concitoyens.

Le livre s’organise en effet en trois parties. La première prend neuf cas pratiques, « neuf chantiers pour engager son territoire sur la voie du Zero Waste ». On a ainsi une réflexion sur les biodéchets (et leur reconversion), sur le tri à la source, les initiatives entrant dans le cadre de l’économie dite circulaire, etc. On a également un « agir via la commande publique de fournitures, services et travaux », que les actuels et futurs élus seraient bien inspirés de lire très attentivement…

La deuxième partie est un cahier central sur « la gestion des déchets au niveau local ». En résumé, ces pages aident à comprendre tout le cycle de traitement des déchets : comment organiser leur gestion (collecte, etc.), leur traitement, mais aussi leur coût.

Enfin, la dernière partie est un point méthodologique : « comment transformer le Zero Waste en projet politique ». Autrement dit, comment changer l’image négative attaché au déchet et en faire un objet attractif d’un point de vue électoral, tant du côté des citoyens que des candidats (qui sont eux-mêmes des citoyens). Cela passe non seulement par une sensibilisation à l’impact environnemental — qui entre plutôt dans un cadre d’éducation à long terme, non compatible avec un objectif politique à court terme — mais aussi aux effets sociaux, notamment en ce qui concerne les emplois.

Territoires Zero Waste répond au projet éditorial du départ, à savoir être un guide pratique, qui doit susciter des questions mais aussi aider à l’action. En cela, il doit intéresser l’ensemble des citoyens. Bien entendu, on ne peut prétendre faire un point exhaustif, et encore moins s’arrêter au seul horizon chronologique des prochaines élections municipales. On se reportera volontiers au site Internet de l’association Zero Waste France ou solliciter directement l’un de ses relais locaux.


Choi Kyu-sok

Intraitable, t. 1

Rue de l'Échiquier, 3 oct. 2019, 248 pages, 20 €

Présentation de l'éditeur. « Au tournant des années 1990 et 2000 en Corée du Sud, dans un environnement social durement marqué par les retombées de la crise financière en Asie, Gu Go-shin est un étrange et charismatique combattant syndical. À la tête d’une petite agence-conseil de défense des travailleurs, il mène avec cœur et maestria diverses opérations-chocs pour promouvoir leurs droits, à la manière d’un chef de commando.

C’est dans ce contexte que son chemin croise celui de Lee Sooin, jeune cadre prometteur de la grande distribution, issu des rangs de l’armée. Humain, travailleur, courageux, Lee n’a qu’un défaut : ne pas supporter l’injustice lorsqu’il en est témoin. Les détestables pratiques sociales de son nouvel employeur, puissant groupe français récemment installé en Corée, vont réveiller ses instincts de justicier. Ensemble, Lee et Gu vont s’opposer aux manipulations et au harcèlement moral auxquels sont cyniquement soumis, avec la complicité d’une partie du management coréen, les petits employés de l’enseigne.

Intraitable transpose sous forme de fiction l’histoire de l’implantation – finalement ratée – de Carrefour dans ce pays d’Asie. Remarquable de maîtrise et de brio, Choi Kyu-sok dépeint avec finesse toutes les péripéties de ce choc de deux mondes, et du même coup propose un étonnant portrait d’une société coréenne complexe, traversée de tensions multiples. De quoi nourrir aussi le dossier chargé des multinationales, jamais en mal de maltraitance sociale.

Ce premier tome inaugure une série de six volumes : les volumes 2 et 3 paraîtront en français au début de l’année 2020 ».

Qu'on ne soit pas effrayé par l'épaisseur du volume : ce premier volet d'Intraitable se lit très aisément. Ceux qui redoutent l'aspect « manga » devraient d'ailleurs y trouver leur compte : le dessin de Choi Kyu-sok est sobre et néanmoins précis. Et le scénario est bien bâti, sans temps mort.

La présentation de l'éditeur résume bien ce qu'on y trouvera : dans une Corée du Sud devenue l'une des puissances les plus importantes de l'Asie orientale, on découvre l'envers du décor. L'auteur s'est inspiré d'un contexte socio-économique dont les limites ne se restreignent pas aux frontières de ce pays. Avec nuances, on peut transposer ce tableau à d'autres régions, l'Europe ne faisant pas exception. Avec son personnage principal, Gu Go-shi, Choi Kyu-sok brandit un miroir de notre propre société, au sein de laquelle les anciennes solidarités ont été patiemment détruites.

Renaud Garcia

Pierre Kropotkine & l'économie par l'entraide

Le Passager clandestin, coll. « Précurseur.ses de la décroissance », septembre 2019, 132 p., 10 €

ISBN : 978-2-36935-232-7

Présentation de l'éditeur. « Pourquoi l'entraide est-elle notre unique chance de survie ?

Géographe, naturaliste, explorateur, militant et théoricien du communisme anarchiste, Pierre Kropotkine (1842-1921) s'est insurgé contre la vision d'une société régie par la compétition et la concurrence. Réfutant les théories du darwinisme social, il montre que la coopération et la solidarité sont un facteur essentiel de la survie des espèces.

Il trace les contours d'une économie par l'entraide qui garantit la satisfaction des besoins, évite le gaspillage et engendre une organisation collective maîtrisable par les individus.

Renaud Garcia rappelle que les propositions du "prince des anarchistes" restent des pistes d'actualités pour contrer l'idéologie capitaliste compétitive et le productivisme ».

Enseignant par choix en lycée, Renaud Garcia a soutenu en 2012 à l'ENS de Lyon une thèse intitulée : Nature humaine et anarchie : la pensée de Pierre Kropotkine. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment La nature de l’entraide : Pierre Kropotkine et les fondements biologiques de l’anarchisme (Lyon, ENS éditions, 2015). Dans ce présent volume, Renaud Garcia nous propose neuf extraits de l'œuvre de Kropotkine, qu'il a rassemblés sous les titres suivants : « L'entraide face au darwinisme social » ; Ce dont Malthus est le nom » ; « L'économie par l'entraide ». Encore les donne-t-il en prenant soin de les introduire par une présentation très précise d'une soixantaine de pages. Quand on parle de présentation soignée, cela repose sur une chronologie de la vie de Pierre Kropotkine, des encarts concernant des notions (« évolutionnisme », p. 9-10 ; « darwinisme social », p. 19), des personnes (Malthus, p. 29-30), et une langue claire. Tous éléments qui aideront le béotien et qui que soit qui souhaiteront avoir une solide introduction à la pensée de Kropotkine.

Renaud Garcia ouvre son propos en revenant sur le parcours du penseur anarchiste. Il s'applique à montrer la critique qu'il a développée en son temps à l'égard du darwinisme social. Kropotkine ne réfute pas l'idée d'une évolution des espèces, mais les interprétations abusives qu'on a en faites qui ont servi de justification à toutes les formes d'inégalités : l'exploitation capitaliste dans les lieux de travail, mais aussi le colonialisme. Renaud Garcia montre au contraire que l'entraide est une nécessité pour sortir l'homme de l'individualisme et de l'esprit de concurrence vers quoi le pousse le libéralisme, pour aller vers des liens solidaires. Plus que cela, il y voit la condition de sa survie, et, par l'autonomie, les bases du développement des capacités intellectuelles (p. 23).

Renaud Garcia étend le regard aux phénomènes de rareté en économie. Selon Kropotkine (p. 42 et suiv.), il s'agit non pas d'un état naturel mais du résultat d'une appropriation : cela concerne les produits, des communs, mais aussi la lutte contre les formes de solidarité, des associations professionnelles par exemple. Ici l'entraide permettra de combattre ce mouvement, mais, au-delà, d'assurer une certaine « aisance pour tous » (p. 44), c'est-à-dire la satisfaction de besoins exprimés à l'intérieur d'une communauté. On voit poindre l'idée d'une mise en correspondance avec la finalité de la production, et, partant, une interrogation sur le travail et l'utilisation des ressources. L'économie est alors au service des hommes, et non l'inverse. L'ouvrage nous invite alors à reconsidérer la notion de progrès (p. 51), qui ne vaut que par un surcroît de bien-être, et non par l'industrialisation capitaliste. Enfin, il montre comment Kropotkine veille une continuité entre villes et campagnes, toujours sur la base de l'entraide, pour assurer une complémentarité entre les activités (p. 52 et suiv.).

On le voit, la soixantaine de pages de Renaud Garcia est d'une densité importante. Avec les extraits des écrits de Kropotkine, et sans en faire un visionnaire extralucide, elles aideront à penser les difficultés auxquelles la société moderne est confrontée, ainsi que les limites qu'elle a atteinte. D'un abord aisé — on ne le répétera jamais assez —, l'ouvrage de Renaud Garcia permettra en outre de prendre du recul à l'égard des thèses pseudo-scientifiques sur l'effondrement imminent du monde et aux pseudo-solutions que les « collapsologues » cherchent à diffuser.

Qui suis-je ?

J'enseigne l'histoire et la géographie. J'ai animé pendant longtemps une rubrique de comptes rendus de lecture sur le site d'une association.

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